Chasse du 9 Mai 2016 – Tornades – Oklahoma.

Texte: Pierre-Marc Doucet

Photos: Mathieu Bordage et Pierre-Marc Doucet

Vidéos: Pierre-Marc Doucet

Membres présents: Pierre-Marc Doucet, Jolyane Limoges, Mathieu Bordage, Marie-Maude Leduc

 Avec nous aussi: Mike Smith, Joe Wallace (Team BCX)

Après notre incroyable journée du 7 mai , nous avons commencé à redescendre vers le sud puisque les prochains « setup » seraient plus vers le Kansas et l’Oklahoma. Lors de la journée du 8 mai, nous étions presque certains de pouvoir voir d’autres tornades puisque les ingrédients semblaient réunis dans le nord de l’Oklahoma.

Malheureusement, cela ne s’est jamais concrétisé. Nous avons eu droit à une belle supercellule mais les seules tornades ont eu lieu dans le sud de l’Oklahoma et près de Hays au Kansas, où nous avions dormi la nuit précédente… Ouch.

On avait une chance de rédemption le lendemain cependant. Le « setup » était conditionnel à plusieurs facteurs, mais si nous étions bien aux aguets, les chances de voir une tornade étaient encore au rendez-vous.

Synopsis météo

Nous nous sommes réveillés au matin du 9 mai à Norman en Oklahoma. Les orages de la veille avaient évolué en Mesoscale Convective System (MCS). Beaucoup de pluie tombait et une bonne couverture nuageuse était en place. Lorsque cette situation se présente, on souhaite que le MCS bouge le plus rapidement possible afin que l’atmosphère puisse se déstabiliser à nouveau. Il semblait y avoir des outflows boundaries dans le nord du Texas, c’était à surveiller pour plus tard.

Image satellite du matin avec notre position (Flèche rouge).

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En regardant les observations du matin et les sondages de l’atmosphère, j’ai tout de suite remarqué que celui d’Oklahoma City montrait un « veer-back » dans les vents.

Téphigramme (carte de gauche) montrant les vents « veer-back » pointé par la flèche rouge.

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Que veulent dire les termes « veer » et « back » dans ce contexte ? Veer est pour « veering winds » ce qui veut dire que les vents au sol sont par exemple du sud-est et deviennent graduellement de provenance ouest avec l’altitude. Back veut dire « backing winds » et il s’agit du contraire. Si par exemple les vents sont du sud-est au sol, ils seront de plus en plus de provenance est avec l’altitude.

Quand on parle d’un pattern « veer-back » cela veut donc dire que les vents sont de tendance « veering » jusqu’à un certain niveau en altitude. Par la suite les vents arrêteront leur progression vers l’ouest pour « backer » et revenir avec une tendance sud et/ou est. C’est le pattern qui est pointé sur l’image du haut. Lorsque l’atmosphère montre ce genre de vent, c’est généralement moins bon pour la formation des supercellules et des tornades. Il semble que cela donne du fil à retorde aux courants ascendants.

En regardant le profil un peu plus au sud, on voyait que le « veer-back » n’était pas vraiment présent.

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En voyant ceci, l’idée d’aller au sud a commencé à germer. Pas trop au sud cependant car il semblait y avoir plus de CAP et la couverture nuageuse était aussi plus importante vers le Texas semblait vouloir décoller moins facilement.

Une autre information pertinente, la EML (Elevated Mixed Layer) en place plus à l’ouest et visible sur le téphigrame d’Amarillo.

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Une EML est caractérisée par une masse d’air beaucoup plus sec en altitude. Comme en témoigne l’écartement entre la ligne de température (rouge) et la ligne d’humidité (verte) sur la carte. La température se refroidit aussi rapidement avec l’altitude, comme en témoigne la perte de 8.3°C par kilomètre d’altitude entre 850 et 500mb. De plus on remarque un petit « nez » de température plus chaude que la surface tout au début de la ligne rouge en partant de la surface. Ce nez est en fait une inversion de température, aussi appelé CAP.

Cette caractéristique de l’atmosphère joue souvent un rôle déterminant pour le temps violent. En plus d’aider à prévenir la formation à trop grande échelle des orages, elle aide aussi l’énergie disponible dans l’atmosphère et empêche l’humidité au sol de venir se mêler à l’air plus sec en altitude, ce qui nuit grandement à la formation des orages. Bref, il était permis de penser que nous aurions de la convection profonde plus tard dans la journée. Pourquoi regarder aussi loin à l’ouest alors que le setup principal était à des centaines de kilomètres de là ? Simple, car l’air est en mouvement constant ! Il faut regarder ce qui se passe aux alentours puisque les conditions du matin dans ces endroits pourraient influencer ce qui va se passer plus tard dans la zone qui nous intéresse. Dans le cas des plaines centrale Américaine, l’élévation beaucoup plus haute dans le coin d’Amarillo vs Oklahoma City ainsi que les différents types de climat qui se côtoient dans ces régions permettent plus facilement la formation des EML.

En regardant les analyses du SPC et les différentes images satellites on voyait bien l’onde courte qui sortait des rocheuses.

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Imagerie en vapeur d’eau montrant le centre de tourbillon de l’onde.

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Celle-ci devait arriver en après-midi sur nos régions. Cette onde devait apporter une meilleure instabilité avec de l’air un peu plus froid et sec en altitude alors que le dégagement s’effectuerait pour que le soleil fasse son oeuvre. Comme on a pu le voir aussi sur les téphigrammes plus haut, la quantité d’humidité dans le premier kilomètre de l’atmosphère était bonne.

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Image de 850mb montrant un bon courant-jet de bas niveau et un bon bassin d’humidité sur les régions du nord du Texas et de l’Oklahoma.

850_160509_12

Une dryline devait aussi se former plus tard en journée. Selon les modèles, cette dryline devait s’établir à l’est de la I-35 en Oklahoma. L’avenir nous prouvera qu’il ne faut pas toujours se fier aux modèles. Avoir une compréhension de ce qui se passe en temps réelle avec les observations est très important à la chasse aux tornades. Nous en parlerons un peu plus loin.

Avec les informations qui étaient disponibles à ce moment, nous avons donc décidé de nous positionner un peu au sud-est d’Oklahoma city. Presque à mi-chemin entre cette ville et la frontière du Texas, dans le village de Ada.

ada

Déroulement de la chasse

Nous sommes arrivés à Ada vers l’heure du midi. À ce moment, on pouvait voir, en regardant les petits cumulus bouger rapidement vers le nord, que le courant-jet de bas niveau était bien présent. Celui-ci assurait la bonne quantité d’humidité.

satelite-2-pm

Le jeu pour des outflows boundaries semblait ne pas être en question car il n’y en avait pas vraiment sur l’imagerie satellite. La fameuse dryline commençait à prendre forme. Ce qui était remarquable par contre, c’est que celle-ci semblait plus à l’ouest que prévu initialement. Il semblait aussi se faire un léger renflement dans la ligne, ce qu’on appelle un « dryline bulge ».

850mb_sf-1

Ce phénomène est assez important puisqu’il est rendu possible par des vents un peu plus fort en altitude à cet endroit. Cela augmente donc le cisaillement et la convergence de bas niveau. Cela peut aider la formation des courants ascendants et donc la formation des supercellules. Nous avons alors décidé de nous repositionner un peu plus vers l’ouest, près de Sulphur tout juste à l’est de l’autoroute I-35.

À ce moment, le Storm Prediction Center mettait en ligne les résultats des sondages atmosphériques effectués à Oklahoma City en début d’après-midi. Lorsque nous avons vu ça, on savait que nous avions une bonne atmosphère en place pour la formation de tornades.

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Il y avait déjà en place beaucoup d’énergie, avec un CAPE à plus de 2000 j/kg, qui allait encore augmenter un peu avec le temps. Un bon cisaillement des vents 0-6 km supérieur à 40 noeuds et celui-ci allait s’orienter de plus en plus vers l’ouest avec l’onde courte arrivante. Cela donnerait de meilleures chances de voir des cellules isolées avec l’orientation nord-sud de la dryline.

Une inversion de température entre 800 et 750mb était visible. Avec le réchauffement encore prévu et la dépression en altitude qui s’approchait, ce n’était qu’une question de temps avant qu’elle ne s’érode. Aussi, sur nos régions, il y avait une bonne advection d’humidité avec les observations. Les points de rosée variaient entre 65-68°F. On remarquait aussi sur le mesonet que les vents étaient un peu plus du sud-est sur nos secteurs. Les températures étaient aussi un peu moins élevées qu’au sud-ouest de notre position. La zone au sud-ouest était sous l’effet du réchauffement diurne depuis beaucoup plus longtemps. Est-ce qu’un petit front chaud en formation aurait aidé à rehausser le tourbillon disponible au sol ? Possible.

Observation sur le mesonet de l’Oklahoma peu avant l’initiation orageuse (cercle rouge = notre zone de chasse).

wx-3h20

La fameuse dryline était maintenant bien formée. Sur l’image qui suit, il s’agit de la ligne jaune qui traverse l’Oklahoma du nord au sud. À gauche de celle-ci, les points de rosée sont beaucoup plus bas, l’air est donc plus sec. À droite, les points de rosée sont plus élevés, donc l’air plus humide. J’ai ajouté une ligne rouge sur la carte pour démontrer à environ quel endroit, en matinée, les modèles prévoyaient la dryline en après-midi. On parle d’une distance d’environ 100km, ce qui peut faire toute la différence à la chasse aux tornades. Voilà la raison pour laquelle il ne faut pas se fier uniquement aux modèles météos. Si nous avions basé nos décisions uniquement avec ceux-ci, il est possible que notre zone de chasse ait été très différente et que nous manquions les tornades !

dryline-3h20

Carte montrant les changements d’humidité dans les 3 dernières heures. La zone dans le cercle rouge montre que les points de rosée augmentaient.

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Peu de temps après, les premières tours de cumulus commençaient à monter. C’était d’ailleurs bien visible sur l’imagerie satellite. Indiqué par la flèche rouge, la cellule qui allait devenir notre orage tornadique.

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Nous étions déjà partis de Ada en direction de Sulphur à ce moment. En voyant que la dryline se formait plus à l’ouest, il fallait ajuster notre zone de chasse. Un autre élément qui envoyait un bon signal était le modèle à très haute résolution HRRR.

Il était très constant depuis plusieurs sorties sur un « helicity track » tout près de Wynnewood. Comme on le disait plus tôt, il faut faire attention avec l’utilisation des modèles et il faut les mètrent en question. Par contre lorsqu’un modèle envoie un signal très constant, on peut penser qu’il voit quelque chose.

Helicity track constamment présent au même endroit.

hrrr

Avec toutes les données qui étaient disponibles, je me suis amusé à créer un téphigramme et un hodographe de la possible atmosphère juste avant l’évènement. Un peu comme si on avait lancé un ballon-sonde à l’endroit ou les tornades ce sont produites. Voici le résultat, cliquez dessous pour une version plus grande.

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Tous les ingrédients étaient en place pour avoir des tornades, possiblement violentes, et ce fût le cas.

En approchant près de la I-35, on commence à remarquer deux bases sous l’orage, ce qui voulait dire qu’elle s’était séparé en deux. Nous avons donc décidé de nous approcher de la base la plus près, puisque c’est elle qui avait le meilleur potentiel pour produire une tornade. Peu de temps après, nous avons commencé à voir un fort mouvement sous le mésocyclone et bingo ! Tornade au sol !

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Nous étions parfaitement bien placés pour assister à un spectacle qui allait durer environ 20 minutes. Voici notre position sur l’image radar du moment, indiquée par la flèche rouge.

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La tornade se formait de plus en plus et devenait de plus en plus violente. Voici les clichés de la tornade de Katie-Wynnewood qui a par la suite été classée de force EF4.

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Vidéo de l’interception de cette tornade.

Cette tornade aura malheureusement causé un décès. Un homme est mort dans sa résidence qui a été complètement détruite par la tornade. Pendant tout le temps qu’elle était au sol, le son de la tornade était très audible. Ce son ressemblait beaucoup à celui d’une chute d’eau en continu.

Après que cette tornade se soit dissipée, nous avons commencé à retraiter vers le sud-est puisque la supercellule a commencée à faire un cycle pour former un autre mésocyclone. Il fallait maintenant rattraper ce qui semblait, sur l’image radar, devenir un monstre.

Une autre tornade, cette fois très large, était au sol au nord de Sulphur. Nous n’avons malheureusement pas pus nous approcher trop de cette tornade. Voici une photo de celle-ci lorsqu’elle traversait devant nous au loin. Cette tornade aura causé des dégâts de classe EF3.

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Radar à ce moment avec notre position (étoiles rouges et blanches)

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Nous avons repris la route vers l’est. À ce moment, une autre supercellule commençait à se former dans le flanc sud-est de celle que nous poursuivions déjà. La voici d’ailleurs sur l’image satellite du moment. Elle est indiquée par la flèche rouge.

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Arrivés au bout de la route, nous avions le choix de monter vers le nord ou descendre au sud pour continuer à chasser. Nous avons décidé de monter au nord puisque cela semblait la route la plus rapide dans le moment. Au moment où nous décidons de nous mettre en route, Marie-Maude nous crie de regarder au loin vers l’est. Une autre tornade était déjà au sol ! Le village de Bromide, situé non loin, subissait une tornade EF3.

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La tornade a duré environ 3-4 minutes à partir du moment où nous l’avons observée. Nous avons par la suite tenté de prendre des petits chemins de terre pour trouver des raccourcis et continuer la chasse. Malheureusement, nous sommes arrivés à l’endroit ou la tornade précédente était passée. La route était coupée par des arbres, poteaux et fils barbelés partout sur la route. Nous avons alors décidé d’abandonner la chasse et plutôt aidé les gens présents à dégager la route. Voici d’ailleurs une branche d’arbre que nous avons  retrouvée, il y en avait plusieurs comme celle-ci, plantée dans le sol très fermement. La branche était enfoncée d’un bon 8-10 pouces dans la terre. La force des vents d’une tornade est assez incroyable.

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Vidéo de quelques dégâts rencontrés.

Toute une journée de chasse au final ! Plusieurs tornades, les plus fortes que les membres de notre équipe ont été témoins jusqu’à ce moment là. Une journée ou la prévision, l’ajustement et l’anticipation ont été à point. Si toutes les journées de chasse pouvaient ressembler à celle-ci ! Mais les défis de la chasse aux tornades sont constants et nous adorons ça ainsi.

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